Vous, de toute éternité.

Un matin de Pâques, au Goulag

Eugénia Guinzbourg, un dissident russe, raconte un souvenir du Goulag. Il parle de Pâques comme d’une protestation de vie contre tout ce qui réduit homme.

Durant ce printemps mortellement dangereux, l’exemple de fermeté morale que donnèrent les paysannes croyantes, presque analphabètes, de Voronej nous fut d’un grand secours. Cette année-là, Pâques tombait à la fin du mois d’avril. Les paysannoes atteignaient la norme, chaque jour, et sans combine. Le plan de production de notre kilomètre sept se fondait essentiellement sur leur travail. Mais quand elles demandèrent la permission de chômer le premier jour des fêtes de Pâques, on refusa même de les écouter.

– Nous rattraperons notre travail, nous travaillerons trois fois plus, mais respectez…

– Nous ne reconnaissons aucune fête religieuse. Inutile d’essayer de nous convaincre, vous irez avec les autres dans le bois.

Ils poussèrent les paysannes à coups de crosses hors des baraques d’où elles refusaient de sortir en répétant :

– Aujourd’hui, c’est Pâques, Pâques ! Travailler est un péché !

Lorsqu’elles arrivèrent sur les lieux de travail dans le bois, elle entassèrent soigneusement leurs haches et leurs scies et, s’asseyant gravement sur les souches
encore gelées, entonnèrent des prières. Les soldats de l’escorte leur ordonnèrent d’enlever leurs chaussures et de rester debout, les pieds nus, dans l’eau glacée qui
couvrait la surface encore gelée d’un petit lac.

Je ne sais combien d’heures dura cette torture, physique pour les croyantes, et morale pour nous. Elles, les pieds nus sur la glace, continuaient à prier. Nous jetâmes nos outils de travail et commencâmes à courir d’un soldat à l’autre et à les supplier en pleurant.

Cette nuit-là, le cachot disciplinaire fut si peuplé qu’on pouvait à peine y tenir debout. Cependant, la nuit passa sans que nous nous en rendîmes compte. Nous discutâmes jusqu’à l’aube sur le comportement des paysannes. Était-ce du fanatisme ou la preuve d’une ferme volonté de défendre la liberté de leur conscience ? Fallait-il les considérer comme folles ou les admirer ? Et — cela inquiétait et nous troublait plus que tout autre chose — aurions-nous été capables d’en faire autant ?

Nous discutâmes avec tant d’acharnement que nous en oubliâmes la faim, la fatigue et l’humidité puante de cet endroit. Il est étonnant de remarquer qu’aucune de ces femmes restées si longtemps les pieds nus sur la glace ne tomba malade. Quand à la norme, dès les jours suivants, elles la réalisèrent à 120% !

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